Peut-on rire de tout ? J’espère bien, il ne nous reste déjà plus grand-chose

J’aime l’humour noir. Voilà, c’est dit.

Pas l’humour gris anthracite, prudemment calibré pour ne froisser personne. Non. Le noir. Celui qui vous fait rire et, une demi-seconde plus tard, vous oblige à vous demander si vous êtes vraiment quelqu’un de bien.

J’ai quelques circonstances atténuantes. J’ai été nourri à Desproges, Coluche, Devos et Pierre Blanche. Autant dire que mon éducation humoristique n’a pas été supervisée par une commission chargée de la bienveillance.

Desproges m’a appris qu’on pouvait parler de la mort avec élégance. Coluche qu’on pouvait être vulgaire avec intelligence. Devos que l’absurde était parfois plus logique que la réalité. Et Pierre Blanche qu’un cimetière pouvait contenir davantage de matière comique qu’une convention de consultants en ressources humaines.

J’ai donc développé une faiblesse pour les plaisanteries qui commencent là où les gens raisonnables préfèrent changer de sujet. C’est sans doute pour cela que j’apprécie aujourd’hui un Jérémy Ferrari, capable de regarder la liste des sujets à éviter — religion, terrorisme, suicide, handicap, guerre, psychiatrie — et d’y voir immédiatement un programme de spectacle.

Mais une question se pose désormais avec une certaine insistance : Peut-on encore rire de tout ? Je l’espère. Parce qu’à regarder l’état du monde, si nous devons attendre qu’il aille mieux pour recommencer à rire, nous risquons de mourir sérieux. Et ce serait une fin particulièrement humiliante.

Il fut un temps merveilleux où une mauvaise blague avait une espérance de vie raisonnable. Elle naissait au bistrot à 22 h 17. Elle faisait rire trois personnes. Elle en consternait deux. Puis elle mourait paisiblement vers 22 h 19. Personne ne l’enregistrait. Personne ne lançait de pétition. Aucun expert en communication de crise n’était appelé. Et surtout, personne à 800 kilomètres de là ne découvrait le lendemain matin qu’il avait été personnellement offensé par une conversation à laquelle il n’avait pas assisté.

Puis nous avons inventé les réseaux sociaux.

Parce que l’humanité trouvait manifestement qu’elle ne disposait pas encore d’assez de moyens de s’engueuler. Aujourd’hui, une plaisanterie peut être filmée, amputée de son contexte, réduite à huit secondes, accompagnée d’un commentaire indigné et soumise au jugement de quelques centaines de milliers de personnes. Dont certaines regarderont effectivement la vidéo. Ce sont généralement les moins intéressantes.

 

C’est un phénomène curieux. Un humoriste monte sur scène et raconte quelque chose d’abominable. Immédiatement, quelqu’un demande : « Mais comment peut-il penser une chose pareille ? ». Il ne la pense peut-être pas. C’est précisément le principe. Sinon, ce n’est plus un humoriste. C’est un candidat aux élections.

L’humour repose depuis toujours sur le mensonge, l’exagération, la caricature, le détournement, l’absurde et la mauvaise foi. Un humoriste peut défendre pendant cinq minutes une idée monstrueuse uniquement pour démontrer qu’elle est monstrueuse. Il peut adopter le raisonnement d’un imbécile pour révéler sa stupidité. Il peut raconter une atrocité pour dénoncer une atrocité. Cela s’appelle le second degré. C’est un concept relativement ancien. Mais visiblement, certaines mises à jour logicielles l’ont supprimé.

Une phrase m’a toujours fasciné : « On ne peut pas rire de ça. »

Ah bon ? Qui est « on » ? Et surtout, où se réunit-il ? Existe-t-il une commission ? Un formulaire ? Une administration fédérale du rire ? Je vis en Suisse, donc je préfère vérifier. Nous sommes tout à fait capables de créer une procédure. Formulaire HR-17 : Demande préalable d’autorisation de plaisanterie à caractère potentiellement offensant. Délai de traitement : six à huit semaines. Trois exemplaires. Et naturellement, la blague doit être traduite en allemand. À ce stade, elle ne fera plus rire personne. Le problème sera donc réglé.

La mort est généralement considérée comme un sujet sérieux. C’est compréhensible. Elle présente quelques inconvénients. Notamment son caractère définitif. Mais faut-il pour autant ne pas en rire ? Au contraire.

La mort possède un avantage considérable sur nous : elle sait qu’elle gagnera. Nous pouvons donc au moins nous permettre de l’emmerder pendant la partie. L’humour noir n’est pas nécessairement une façon de mépriser la souffrance. Il peut être une façon de lui résister. Les médecins le savent. Les infirmiers le savent. Les policiers, les pompiers, les militaires et tous ceux qui côtoient régulièrement la mort ou la souffrance le savent.

On rit parfois précisément parce que la situation n’a absolument rien de drôle. C’est l’un des mécanismes les plus étranges de l’être humain. Et probablement l’un des plus précieux. Nous sommes la seule espèce qui sache qu’elle va mourir. Il fallait bien une compensation. Nous avons inventé les blagues… Et l’assurance-vie. Je préfère les blagues.

Peut-on rire de tout le monde ? Là, évidemment, les ennuis commencent. Parce que rire de la mort est une chose. Rire des gens en est une autre. Pourtant, je revendique aussi ce droit-là.

Le droit de rire des riches et des pauvres. Des patrons et des employés. Des hommes et des femmes. Des jeunes et des vieux. Des croyants et des athées. Des Suisses et des Français. Des gens de droite et des gens de gauche. Des écologistes et de ceux qui laissent tourner le moteur de leur SUV pendant qu’ils vont acheter du pain bio. Surtout d’eux.

Je me méfie même d’une société dans laquelle certains groupes deviendraient tellement sacrés qu’il serait interdit de les caricaturer. Car être intégré à la société, c’est aussi être intégré à ses plaisanteries. L’égalité devant le rire me paraît finalement assez saine. Personne n’est épargné. Personne n’est sacré. Personne n’est condamné non plus. Nous sommes simplement tous ridicules à tour de rôle. Certains avec davantage de talent.

Dire « on peut rire de tout » ne signifie pas que tout ce qui se présente comme de l’humour mérite un rire. Une insulte n’est pas automatiquement une plaisanterie. Une humiliation n’est pas nécessairement de l’humour noir. Et dire quelque chose d’ignoble uniquement pour provoquer n’est pas une preuve de courage. C’est parfois simplement une preuve de manque d’imagination. La transgression n’est pas le talent.

Le talent consiste à franchir la ligne et à revenir avec quelque chose. Une idée. Une contradiction. Une absurdité. Une vérité. Ou simplement une formidable connerie à laquelle personne n’avait pensé.

C’est précisément ce qui distingue les grands humoristes des gens qui annoncent : « Attention, moi j’ai un humour très noir. ». Phrase que l’on peut notamment entendre de la part de soi-disant humoristes qui confondent humour et discours politique.

Et puis il y a le droit d’être offensé. Celui-là existe aussi. Vous avez parfaitement le droit de trouver ma plaisanterie abjecte. Vous pouvez ne pas rire. Vous pouvez me trouver vulgaire, grossier, stupide ou profondément mauvais. Vous pouvez quitter la salle. Vous pouvez écrire que mon texte est lamentable. Vous pouvez même me retirer de vos amis Facebook. Je survivrai.

Mais il existe une différence entre : « Cette plaisanterie m’offense » et « Cette plaisanterie ne devrait pas pouvoir être faite. ». La première phrase parle de vous. La seconde parle de tous les autres. Et ce passage du sentiment personnel à l’interdiction collective mérite au moins qu’on s’y attarde. Parce qu’il existe quelque part quelqu’un qui sera offensé par pratiquement chaque sujet imaginable. La religion. Le sexe. La politique. La maladie. La vieillesse. Les enfants. Les animaux. La nourriture.

Même les blagues sur les végétariens deviennent risquées. Il faut dire qu’ils manquent parfois de chair. Pardon. Non, en fait. C’est précisément le sujet.

La solution me paraît finalement assez simple. Nous devrions peut-être réhabiliter un droit fondamental aujourd’hui sous-estimé : le droit de ne pas rire.

Vous trouvez une blague mauvaise ? Ne riez pas. C’est redoutablement efficace. Le silence d’une salle devant une plaisanterie ratée constitue une sanction autrement plus cruelle que n’importe quelle pétition. Un humoriste face à trois cents personnes silencieuses découvre instantanément la solitude métaphysique. Il n’est même pas nécessaire de le censurer. À cet instant précis, il souhaiterait probablement l’être.

 

Alors, peut-on rire de tout ? Oui. Je le crois profondément.

De la mort. De la religion. De la maladie. De la politique. Du sexe. De nos origines. De nos différences. De nos convictions. De nos malheurs. Et de tous ceux qui les subissent, les provoquent, les commentent ou prétendent savoir comment les résoudre.

Mais rire de tout demande paradoxalement une certaine intelligence. Il faut comprendre le contexte. Le second degré. La cible. L’intention. Et parfois accepter d’être soi-même la cible.

Car réclamer le droit de rire des autres tout en refusant qu’ils rient de nous n’est pas de l’humour. C’est un privilège. Alors continuons à rire. Même lorsque c’est déplacé. Parfois surtout lorsque c’est déplacé. Rions des puissants, des faibles, des imbéciles, des intelligents, des vivants et, avec un délai de courtoisie raisonnable, des morts. Rions du monde. Rions de nous.

Parce qu’il existe quelque chose de beaucoup plus inquiétant qu’une société dans laquelle on fait de mauvaises blagues, une société dans laquelle plus personne n’ose en faire.

Et si un jour nous ne pouvons vraiment plus rire de rien…

… il nous restera toujours la politique.

Heureusement, de ce côté-là, la pénurie ne semble pas imminente.