Promettre la gratuité, c’est promettre un mirage

Dans chaque campagne électorale revient une promesse particulièrement séduisante : la gratuité. Transports gratuits, crèches gratuites, activités culturelles ou parascolaires gratuites… Qui refuserait de payer moins pour recevoir davantage ? Le problème est que le prix peut disparaître du ticket, mais jamais des comptes.

Un bus doit être acheté, entretenu et conduit. Une crèche nécessite des locaux, du personnel et du matériel. Une infrastructure sportive doit être construite, nettoyée et rénovée.

Lorsqu’une prestation devient « gratuite » pour son utilisateur, son coût continue donc d’exister. Il est simplement financé autrement : par les impôts, les taxes, la réduction d’autres dépenses ou, lorsque les recettes ne suffisent plus, par la dette.

La gratuité n’est pas l’absence de paiement. Elle consiste à déplacer la facture.

Et la dette n’est pas davantage une ressource gratuite : elle reporte simplement la facture sur les contribuables de demain, intérêts compris.

Il faut donc employer les mots justes. Une prestation financée par l’impôt est collectivement financée. Une prestation subventionnée voit son coût partagé entre l’utilisateur et le contribuable. Une prestation financée par l’emprunt sera payée plus tard.

Cette distinction est essentielle, car chaque franc consacré à une politique publique ne peut plus être utilisé ailleurs. Rendre une prestation gratuite, c’est donc également choisir de ne pas consacrer les mêmes ressources à l’entretien des écoles, aux routes, à la sécurité, aux associations, aux infrastructures, à la réduction de la dette ou à la modération fiscale.

Comme l’écrivait Frédéric Bastiat dans L’État, publié en 1848, « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. ». La formule est sévère. Elle ne condamne pas toute action publique, mais elle met en garde contre l’illusion selon laquelle l’État ou la collectivité pourrait distribuer durablement des avantages sans prélever auparavant les ressources nécessaires.

Un franc public peut être dépensé de nombreuses façons. Il possède cependant une caractéristique incontournable : il ne peut être dépensé qu’une seule fois.  Une commune ne dispose pas de ressources illimitées. Derrière son budget se trouvent les écoles, les bâtiments publics, les réseaux, les installations sportives, les routes et l’ensemble des prestations fournies à la population.

Chaque nouvelle promesse devrait donc répondre à quelques questions simples : Qui paiera ? Combien cela coûtera-t-il chaque année ? Faudra-t-il augmenter les impôts ? À quelle autre dépense faudra-t-il éventuellement renoncer ? Et la commune pourra-t-elle encore financer cette prestation dans dix ou quinze ans ?

Ce ne sont pas seulement des questions idéologiques. Ce sont des questions de responsabilité. Les transports publics illustrent parfaitement cette réalité. Supprimer le prix du billet ne supprime ni le salaire du conducteur, ni le véhicule, ni l’énergie, ni l’entretien, ni les infrastructures. Cela augmente simplement la part du coût supportée par la collectivité. Cela ne signifie évidemment pas qu’il ne faut pas soutenir les transports publics. Ils répondent à des enjeux importants de mobilité, d’accessibilité et de transition environnementale.

Mais plutôt que de demander : « Voulez-vous des transports gratuits ? », la véritable question devrait être : « Quelle part du coût voulons-nous financer collectivement, au bénéfice de qui et au détriment de quelle autre priorité ? »

Refuser le mot « gratuit » ne signifie pas refuser la solidarité. Une collectivité peut parfaitement décider de financer largement l’école, la culture, le sport, l’accueil de l’enfance ou les transports publics. Elle peut également réduire fortement le prix de certaines prestations pour les familles modestes, les jeunes, les personnes âgées ou les personnes en situation de vulnérabilité.

Mais une aide ciblée permet de concentrer les ressources sur ceux qui en ont réellement besoin, alors qu’une gratuité générale bénéficie également à ceux qui pourraient parfaitement payer. La solidarité consiste à décider consciemment ce que nous voulons financer ensemble. Le mirage consiste à prétendre que personne ne paiera.

L’argent communal provient des habitants et des entreprises, à travers leurs impôts et leurs taxes. Chaque franc dépensé mérite donc une justification. Une commune bien gérée ne promet pas tout à tout le monde. Elle fixe des priorités, mesure les conséquences de ses décisions et explique clairement comment elles seront financées.

Soyons donc solidaires. Investissons dans les services publics. Aidons ceux qui en ont réellement besoin. Mais faisons-le avec transparence, mesure et responsabilité, en présentant la facture en même temps que la promesse. Car le coût ne disparaît jamais. Il est payé directement par l’usager, collectivement par le contribuable, indirectement par l’abandon d’une autre priorité ou, plus tard, par la dette.

Milton Friedman avait popularisé cette réalité économique par une formule devenue le titre d’un de ses ouvrages : There’s No Such Thing as a Free Lunch — « Il n’existe pas de repas gratuit ». Même lorsqu’un élu vous invite à déjeuner, quelqu’un finit donc toujours par régler l’addition. Et, dans la vie publique, ce quelqu’un possède très souvent un numéro de contribuable.

Promettre la gratuité ne supprime pas la facture. Cela change simplement le nom du payeur.