Dans une commune d’environ 10 000 habitants, les conflits du Proche-Orient ne restent jamais totalement lointains. Ils entrent dans nos conversations, nos écoles, nos associations et, naturellement, sur les réseaux sociaux, où chacun peut devenir géopolitologue entre deux publications de vacances.
Les souffrances des civils palestiniens doivent nous toucher. Les massacres, les prises d’otages et la peur vécue par les populations israéliennes et juives doivent également nous révolter. Il ne devrait pas être nécessaire de choisir ses victimes comme on choisit son équipe lors d’un match.
En tant qu’élu PVL, attaché à une société ouverte et responsable, je défends deux principes simples : les Palestiniens ont droit à la dignité, à la sécurité et à l’autodétermination, les Juifs ont exactement les mêmes droits. Soutenir les premiers ne peut jamais conduire à menacer les seconds.
Cette frontière n’est pas théorique. Selon l’enquête 2024 de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, 75 % des personnes juives interrogées se sentaient tenues responsables des actes du gouvernement israélien et 76 % dissimulaient parfois leur identité. En Suisse, les rapports portant sur 2025 font également état d’un niveau élevé d’incidents antisémites. Le Proche-Orient n’a pas créé l’antisémitisme, il lui offre parfois un prétexte et un vocabulaire plus présentable.
Critiquer Israël est un droit
Critiquer le gouvernement israélien n’est pas antisémite. Il est légitime de contester ses décisions, de dénoncer les souffrances civiles, la colonisation ou des violations du droit international. Israël est un État : comme tous les États, il peut prendre de mauvaises décisions. Ce privilège n’est heureusement pas réservé aux autres gouvernements.
L’IHRA rappelle qu’une critique d’Israël comparable à celle adressée à un autre pays n’est pas antisémite. La Déclaration de Jérusalem considère également que soutenir les droits politiques, nationaux et humains des Palestiniens ne l’est pas davantage. Deux États, un État commun ou une fédération peuvent être débattus, à condition de garantir l’égalité et la sécurité de tous.
Il faut donc le dire clairement : défendre les Palestiniens n’est pas haïr les Juifs. Mais haïr les Juifs ne devient pas progressiste parce que cette haine est accompagnée d’un vocabulaire révolutionnaire. Un vieux préjugé ne devient pas neuf après un simple changement d’étiquette.
Le moment du basculement
L’antisionisme devient antisémite lorsqu’il ne vise plus une idéologie, une politique ou un gouvernement, mais les Juifs en tant que groupe. Un habitant juif d’Épalinges, de Lausanne ou de Genève n’est pas l’attaché de presse de Benjamin Netanyahu. Il n’a pas à répondre des décisions d’Israël, pas plus qu’un habitant musulman ne devrait répondre des crimes d’une organisation se réclamant de l’Islam.
Lorsqu’une synagogue est prise pour cible, qu’un enfant juif est interrogé à l’école sur Gaza ou qu’une personne portant une kippa est agressée au nom de la Palestine, le débat politique a disparu. Ce n’est plus Israël qui est visé. Ce sont les Juifs.
Le même basculement se produit lorsque le mot « sioniste » devient une manière plus acceptable de dire « juif ». On ne critique alors plus un acteur identifié, mais une puissance supposée contrôler les médias, la finance ou les gouvernements — et probablement la météo lorsque le week-end est pluvieux. Le complotisme explique tout, sauf la réalité.
Critiquer l’action documentée d’un lobby est légitime. Imaginer une force « sioniste » invisible qui tirerait toutes les ficelles recycle en revanche les vieux mythes du complot juif. Repeindre un préjugé ne le transforme pas en analyse politique.
« De la rivière à la mer » : le contexte compte
Certains emploient cette formule pour réclamer l’égalité des droits de tous les habitants entre le Jourdain et la Méditerranée. D’autres l’utilisent pour appeler à la disparition d’Israël, à l’expulsion de sa population juive ou à la poursuite de la violence jusqu’à son élimination.
Pour connaître le sens réel d’un slogan, une question suffit : quel avenir réserve-t-on aux millions de Juifs vivant sur ce territoire ? Pourront-ils y vivre en sécurité, conserver leurs droits, leur religion, leur langue et leur identité ? Ou sont-ils destinés à être chassés, soumis ou éliminés ?
Lorsque le projet suppose la persécution ou la disparition des Juifs, il est antisioniste par son objectif politique et antisémite par la population qu’il entend priver de droits ou supprimer. La distinction reste utile pour comprendre le projet. Elle ne constitue pas une excuse morale.
Il est possible de dénoncer les souffrances palestiniennes sans célébrer le meurtre de civils israéliens, de réclamer un cessez-le-feu sans excuser les prises d’otages et de soutenir un État palestinien sans appeler à la disparition d’Israël. En revanche, soutenir consciemment un mouvement qui appelle à tuer les Juifs ne relève plus d’une simple opposition politique.
L’antisémitisme n’appartient pas à un seul camp
Il serait confortable de l’attribuer exclusivement à ses adversaires. L’extrême gauche pourrait ainsi accuser l’extrême droite, l’extrême droite les islamistes, et chacun rentrerait chez lui convaincu d’avoir résolu le problème. Malheureusement, l’antisémitisme est moins discipliné que les partis politiques.
Il a historiquement prospéré à l’extrême droite, mais il apparaît aussi dans certains milieux islamistes, dans une partie de la gauche radicale, dans le complotisme, dans certains militantismes pro-palestiniens et au sein de la population générale. Aucun parti, aucune religion et aucune communauté ne possède de vaccin naturel contre ce préjugé.
Cela ne permet toutefois de rendre aucune communauté collectivement responsable. Combattre l’antisémitisme en accusant tous les musulmans, tous les militants de gauche ou tous les défenseurs de la Palestine reproduirait précisément la logique que l’on prétend combattre. La responsabilité est individuelle et politique. Elle ne se transmet ni par l’origine ni par la religion.
Une responsabilité aussi communale
Le Conseil communal ne signera probablement aucun accord de paix au Proche-Orient lors de sa prochaine séance. Mais la coexistence, la sécurité et le respect entre habitants relèvent pleinement de notre responsabilité locale.
Dans une commune de 10 000 habitants, les mots finissent toujours par toucher quelqu’un que l’on croise à l’école, dans un commerce, dans une salle de sport ou dans les transports. Les autorités communales, mais aussi les responsables associatifs, n’ont pas à importer les conflits du monde, elles doivent empêcher que leurs haines ne s’installent chez nous.
La liberté d’expression permet de critiquer Israël, de défendre la peuple palestinien et le peuple juif. Elle n’est cependant pas un service de blanchisserie où une menace ou un appel au meurtre ressortirait propre sous prétexte d’avoir été présenté comme une opinion politique.
La cohérence consiste donc à ne choisir aucune haine : combattre l’antisémitisme, y compris lorsqu’il se déguise en solidarité avec les Palestiniens, combattre le racisme antimusulman, y compris lorsqu’il prétend défendre Israël. On se doit de refuser toute hiérarchie entre les victimes.
L’antisionisme tourne à l’antisémitisme lorsqu’il cesse de discuter de ce qu’un État devrait faire et commence à contester ce qu’un peuple a le droit d’être. La critique appartient à la démocratie. La haine collective appartient à l’obscurantisme. Et changer l’étiquette sur le flacon ne change pas le poison qu’il contient.
IHRA, Définition de travail de l’antisémitisme ; Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme ; Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, enquête 2024 ; rapports 2025 de la FSCI-GRA et de la CICAD ; stratégie nationale suisse contre le racisme et l’antisémitisme.