Il existe des sujets pour lesquels il est devenu presque obligatoire de choisir son camp avant même d’avoir posé la question. La participation des femmes transgenres aux compétitions féminines en fait partie.
D’un côté, l’exigence d’inclusion et le droit parfaitement légitime des personnes transgenres à pratiquer un sport dans la dignité, sans humiliation ni exclusion. De l’autre, une interrogation tout aussi légitime : comment préserver l’équité et le sens même d’une catégorie sportive féminine ?
Swiss Olympic résume d’ailleurs assez bien le problème en estimant qu’il faut concilier autodétermination et maintien de l’équité sportive. Autrement dit, même notre organisation faîtière nationale reconnaît qu’il existe deux principes et qu’ils peuvent parfois entrer en conflit.
Comme président d’un club de basket qui cherche précisément à développer le sport féminin, je regarde cette question d’une manière peut-être moins philosophique. À la fin, il faut composer des équipes, trouver des entraîneurs, attribuer des vestiaires, inscrire des joueuses, convaincre des adolescentes de continuer le basket et expliquer aux parents comment nous organisons tout cela.
Les grands principes sont indispensables. Mais un samedi après-midi, lorsqu’on a quatre équipes, deux vestiaires et que le match précédent a vingt minutes de retard, Emmanuel Kant ne répond généralement pas au téléphone.
Pourquoi avons-nous créé une catégorie féminine ?
Il faut commencer par cette question assez simple. La catégorie féminine n’a pas été inventée pour distinguer deux identités sociales. Elle existe essentiellement parce qu’après la puberté, les différences physiologiques moyennes entre les sexes produisent, dans de nombreux sports, des écarts significatifs de performance.
La puberté masculine agit notamment sur la taille, la structure osseuse, la masse musculaire, l’hémoglobine et différents paramètres biomécaniques.
Au basket, nul besoin d’un doctorat en physiologie pour constater que la taille, l’envergure, la puissance, la détente et la capacité à absorber les contacts peuvent constituer des avantages. On peut évidemment être très grand et avoir la délicatesse technique d’une armoire normande. Le basket reste heureusement un peu plus compliqué qu’un concours de centimètres.
Mais, toutes choses égales par ailleurs, mesurer dix centimètres de plus n’est généralement pas considéré comme un handicap lorsqu’il s’agit de prendre un rebond. La question devient donc particulièrement complexe lorsqu’une personne née de sexe masculin a connu une puberté masculine complète avant d’effectuer une transition vers le féminin.
La transition change beaucoup de choses. Mais remonte-t-elle le temps ?
L’hormonothérapie féminisante produit des transformations réelles. La masse maigre et certaines composantes de la force diminuent, la composition corporelle se modifie et différents paramètres physiologiques évoluent. Il serait donc scientifiquement faux de prétendre qu’une transition hormonale « ne change rien ». Mais l’inverse serait tout aussi aventureux. Une personne ayant atteint 1,95 m ne perd pas dix centimètres après sa transition. Son squelette ne revient pas à l’état prépubertaire. Son envergure ne revient pas davantage en arrière.
La science actuelle apporte surtout une conclusion assez inconfortable pour ceux qui apprécient les réponses simples : nous savons certaines choses, mais pas encore tout.
Une importante revue systématique avec méta-analyse publiée en 2026 dans le British Journal of Sports Medicine, portant sur 50 études et plus de 6 000 personnes, n’a pas retrouvé de différence statistiquement significative entre femmes transgenres et femmes cisgenres pour plusieurs mesures de force et de capacité aérobie. Elle observe néanmoins certaines différences de composition corporelle. Surtout, les auteurs soulignent que la qualité des preuves est souvent faible ou très faible et que les données disponibles ne permettent pas de généraliser simplement aux athlètes de haut niveau.
Cela mérite d’être entendu dans les deux camps. Non, il n’est pas scientifiquement sérieux d’affirmer qu’une femme transgenre disposera nécessairement d’un avantage déterminant dans n’importe quel sport. Mais non plus, l’état actuel de la science ne permet pas de conclure que toutes les conséquences sportivement pertinentes d’une puberté masculine disparaissent nécessairement après quelques années de traitement. Et c’est précisément cette zone grise qui pose problème au sport de compétition.
Les fédérations elles-mêmes hésitent
L’évolution des règlements montre d’ailleurs que le débat n’est pas une invention de quelques polémistes sur les réseaux sociaux.
L’UCI a décidé en 2023 que les femmes transgenres ayant effectué leur transition après une puberté masculine ne pourraient plus participer aux épreuves féminines de son calendrier international. Elle invoquait les incertitudes scientifiques et indiquait vouloir « protéger la catégorie féminine et assurer l’équité des chances ».
Le basket n’a lui-même pas réglé définitivement la question. En août 2026, la FIBA poursuit encore ses travaux. Elle recueille des données spécifiques au basketball et a constitué un comité d’experts médicaux et juridiques dont les recommandations sont attendues au début de 2027. Dans l’intervalle, elle indique ne pas examiner de demandes d’éligibilité transgenre pour ses compétitions. C’est assez révélateur.
Si la fédération internationale de basket, entourée de médecins et de juristes, estime avoir besoin de plusieurs années supplémentaires pour déterminer une politique adaptée, peut-être pouvons-nous admettre qu’un président de club amateur n’a pas nécessairement résolu la question entre deux entraînements U14.
Mon problème, ce sont aussi les filles que nous essayons de garder
C’est ici que mon regard de président de club intervient.
Développer le basket féminin demande énormément d’énergie. Il faut faire venir des filles. Les convaincre d’essayer. Convaincre parfois leurs parents. Trouver des entraîneurs. Créer une équipe avec des effectifs souvent beaucoup plus fragiles que chez les garçons. Et surtout, essayer de ne pas les perdre à 13, 14 ou 15 ans. Car l’adolescence constitue précisément une période particulièrement difficile pour la pratique sportive féminine.
Une étude de l’organisation britannique Women in Sport menée auprès de plus de 4 000 adolescents faisait apparaître que 61 % des adolescentes interrogées avaient le sentiment d’être jugées lorsqu’elles pratiquaient un sport et 50 % disaient ne pas se sentir suffisamment bonnes pour participer. Ces données sont britanniques et ne sauraient être automatiquement transposées à la Suisse, mais elles illustrent une réalité largement observée : l’adolescence constitue un moment de décrochage important. Et cela change nécessairement mon regard.
Lorsque nous créons une équipe féminine, nous faisons implicitement une promesse aux joueuses. Cette catégorie existe pour leur permettre de se mesurer sportivement dans des conditions que nous cherchons à rendre équitables. Si nous modifions les critères de cette catégorie, nous devons pouvoir leur expliquer pourquoi. Pas seulement aux dirigeants. Pas seulement aux fédérations. Pas seulement aux militants des deux camps. À elles.
Et puis il y a cet endroit dont personne n’aime beaucoup parler : le vestiaire
Le débat sportif ne se déroule pas uniquement sur un terrain. Il existe une autre pièce, généralement équipée de bancs dont la conception semble avoir été confiée à quelqu’un qui nourrissait une certaine hostilité envers les fessiers humains : le vestiaire.
Pour un adulte, cela peut paraître secondaire. Pour une adolescente, beaucoup moins. L’adolescence est précisément la période où le corps se transforme et où le regard porté sur celui-ci devient particulièrement important. Poitrine, règles, pilosité, poids, formes : tout évolue parfois très vite. Certaines filles traversent cette période sans difficulté particulière.
D’autres se changent derrière une serviette, évitent les douches collectives ou attendent que leurs coéquipières soient parties. Une étude qualitative récente menée auprès de filles de 12 et 13 ans dans des écoles britanniques confirme que les préoccupations liées à l’apparence et les vestiaires collectifs peuvent accroître le sentiment de gêne et affecter l’engagement dans l’activité sportive. Certains établissements permettaient d’ailleurs aux élèves concernées de se changer ailleurs ou d’arriver directement en tenue. Ce n’est donc pas simplement une impression de dirigeant sportif. Le rapport au corps compte.
Une chambre à soi… ou au moins un rideau
Virginia Woolf réclamait Une chambre à soi. Nos adolescentes seraient parfois déjà heureuses avec un mètre carré à soi derrière un rideau. Car la question devient particulièrement sensible lorsqu’une personne transgenre conserve une anatomie masculine.
Certaines jeunes filles n’éprouveront aucune gêne. D’autres pourront parfaitement respecter cette personne, jouer avec elle, discuter et rire avec elle, tout en ne souhaitant pas se déshabiller ou prendre une douche nue en sa présence. Ce sentiment ne peut pas automatiquement être réduit à de l’intolérance. On ne décrète pas la pudeur des autres. Mais la réciproque est tout aussi importante.
La jeune personne transgenre peut elle-même éprouver une immense vulnérabilité vis-à-vis de son corps, craindre les regards, les commentaires ou simplement ne pas vouloir exposer une anatomie avec laquelle elle entretient une relation compliquée. Transformer le vestiaire en confrontation entre « les filles » et « la personne trans » serait donc probablement la pire solution. La bonne question est beaucoup plus simple : comment permettre à chacun de conserver son intimité ?
Facile : construisons quinze vestiaires !
Sur le papier, les réponses sont formidables.
Un vestiaire féminin. Un masculin. Un vestiaire individuel. Des douches privatives. Des espaces neutres. Des cabines. Et pourquoi pas un jacuzzi pendant que nous y sommes.
Puis arrive la réalité du sport amateur. Deux vestiaires. Quatre équipes. Des infrastructures saturées. Le tournoi U10 qui termine en retard. L’équipe senior qui arrive. L’arbitre qui cherche sa cabine. Et une commune à laquelle nous expliquons déjà depuis des années que nous manquons de salles.
Les clubs ne disposent pas d’un nombre illimité de mètres carrés. On ne peut donc pas résoudre chaque nouvelle question sociale en ajoutant une porte et une douche. Il faut trouver autre chose.
Partager le vestiaire ne signifie pas imposer la nudité
C’est peut-être là que se trouve une partie de la solution. Un vestiaire est d’abord un espace collectif. On y parle. On prépare le match. On écoute les dernières consignes. On célèbre parfois une victoire. On explique parfois une défaite — généralement avec cette extraordinaire capacité des entraîneurs à identifier exactement ce qu’il aurait fallu faire une heure plus tôt. Tout cela peut rester collectif.
La nudité, elle, n’a aucune raison d’être obligatoire.
Dans les infrastructures existantes, des solutions beaucoup plus modestes peuvent être imaginées : des rideaux, une ou deux petites zones de changement individuel, des douches mieux séparées, la possibilité de se changer légèrement avant ou après le groupe, ou encore d’arriver directement en tenue. Et surtout, ces possibilités peuvent être offertes à toute personne qui en ressent le besoin, sans demander une dissertation de trois pages sur les raisons de sa pudeur.
Une adolescente complexée peut les utiliser. Une jeune fille ayant ses règles également. Une personne transgenre aussi. Un jeune mal à l’aise avec son corps, pareillement. Le vestiaire reste celui de l’équipe. C’est simplement l’intimité qui devient individuelle.
Respecter les uns ne signifie pas demander aux autres de disparaître
Il existe néanmoins une limite. Je trouverais tout aussi problématique que les adolescentes gênées soient systématiquement celles auxquelles on demande de sortir de leur propre vestiaire.
Nous passerions alors des années à expliquer aux filles : « Faites du sport ! Venez dans nos clubs ! Prenez votre place ! » … avant de leur ajouter : « Et si quelque chose vous met mal à l’aise, merci de vous changer dans le couloir. ». Nous pouvons probablement faire mieux.
Une personne transgenre ne doit être ni humiliée ni désignée publiquement. Mais une adolescente ne devrait pas davantage devoir renoncer à son intimité pour apporter la preuve de son ouverture d’esprit. L’inclusion ne devrait pas être un jeu à somme nulle.
Le bénéfice du doute
C’est finalement là que se situe ma position. Lorsque la science permettra d’établir avec suffisamment de certitude que certaines situations garantissent une compétition équitable, les règlements devront évoluer avec elle. ais lorsque subsiste une incertitude significative sur les conséquences sportives d’une puberté masculine, je considère que le bénéfice du doute doit d’abord aller à la catégorie féminine. Non parce que les personnes transgenres auraient moins de droits ou moins de dignité. Mais parce que cette catégorie a précisément été créée pour corriger une asymétrie biologique moyenne.
De la même manière, dans le vestiaire, le bénéfice du doute doit aller à l’intimité. À celle de la jeune fille. À celle de la personne transgenre. À celle de tout adolescent qui n’a aucune envie de transformer son anatomie en débat collectif.
On peut respecter une identité sans prétendre que la biologie n’existe pas. On peut reconnaître la biologie sans manquer de respect à une personne. On peut défendre le sport féminin sans faire des personnes transgenres des adversaires.
Et l’on peut accueillir des personnes transgenres sans demander aux adolescentes de se taire lorsqu’elles expriment une gêne. Ces nuances sont moins efficaces qu’un slogan sur X ou Instagram. Elles sont en revanche beaucoup plus utiles lorsqu’il faut réellement gérer un club.
Écoutons enfin celles dont nous parlons
Il existe finalement une question que j’entends assez peu dans ce débat. Qu’en pensent les jeunes filles elles-mêmes ?
Nous discutons de leur sport. De leur catégorie. De leur corps. De leur vestiaire. De leur sentiment de sécurité. Mais leur demandons-nous réellement leur avis ?
L’étude britannique précitée donne à cet égard une réponse d’une adolescente qui devrait intéresser tous les adultes chargés d’établir des règlements : en substance, ce sont elles qui portent les tenues et vivent ces situations ; leur expérience mérite donc d’être entendue.
Voilà peut-être le fil conducteur qui me semble manquer au débat actuel. Comme président de club, je voudrais pouvoir dire à chaque jeune qui franchit la porte de notre salle : « Ici, tu seras traité avec dignité. ». Mais je voudrais également pouvoir dire aux filles que nous essayons depuis des années d’attirer, de former et de fidéliser : « Votre catégorie sportive continuera d’avoir un sens. Votre intimité sera respectée. Et votre parole sera entendue. »
Ces deux promesses ne devraient pas être incompatibles. Le véritable défi n’est pas de choisir laquelle nous allons abandonner. C’est de réussir à tenir les deux.